Histoire de la natation

La natation a endossé plusieurs rôles au cours des siècles. D’abord nécessaire à la survie de l’homme, puis devenu successivement « l’art de nager » [1], utilité militaire et sport de compétition, la pratique de la natation s’est considérablement transformée au cours du temps.
Une natation pour la survie de l’homme pendant la préhistoire

Il est fort possible que les êtres humains aient su nager dès la Préhistoire. Bien sûr, les nages n’étaient pas codifiées comme elles le sont aujourd’hui. Mais Granat et Heim dressent un portrait réaliste de ce que devait être le sport aux temps préhistoriques. « Toute l’évolution du genre Homo sest faite en milieu plus ou moins découvert, à la lisière des forêts et proche des points deau. (…) Pour survivre, [ces hommes] devaient être avant tout bons marcheurs, bons coureurs, bons grimpeurs, peut-être nageurs, être capables de ramper et de transporter de lourds fardeaux. Ils devaient réfléchir pour trouver des parades à tous ces pièges et en premier entretenir leur corps à faire des exercices physiques. Cela ne pouvait pas être autrement sinon ils n'auraient pas survécus. » [2].

On comprend alors qu’on parle de natation pour définir le déplacement de l’homme dans l’eau. Sa capacité à nager comme on l’entendrait aujourd’hui reste une hypothèse non résolue à ce jour. Malgré tout, la fin de la période, marquée par l’invention de l’écriture, fait surgir des preuves de l’existence d’un art de nager à cette époque. Wadi Sura se trouve en Egypte. Il s’agit d’une grotte dans laquelle des peintures rupestres attestent que la natation était pratiquée il y a quelques 6000 années. Les Egyptiens, les Romains, les Assyriens et les Grecs, d'après les premiers documents découverts à ce sujet, développèrent la natation vers 2500 avant Jésus-Christ. A cette époque déjà, l'historien grec Pausanias commentait un concours de natation. La mythologie grecque comporte de nombreuses références à la natation, les plus célèbres étant sans doute celle de Léandre qui, la nuit venue, franchissait à la nage le Hellespont (aujourd'hui le détroit des Dardanelles) pour rejoindre l’être aimé, Héro ou bien encore celle du prisonnier Scyllias, relaté par Hérodote 5 siècles avant notre ère, qui parcourut 12 km pour échapper au roi Xerxès.

L’art de nager dans l’Antiquité.

Les courses de natation ne figuraient pas au programme des jeux olympiques de l'Antiquité. Cependant, la natation n'est pas ignorée en Grèce. L'Odyssée d'Homère fait référence au rapport de l'homme à la mer. Les nombreuses tempêtes emènent les hommes à la mer. Les légendères syrènes ont aussi leurs lettres de noblesse dans la littérature antique.

A Rome maintenant, des compétitions de natation étaient organisées au Colisée et de nombreuses mosaïques représentent des romains plongeant et nageant la Brasse. Suétone nous raconte qu'Agrippine, la mère du terrible Néron, se sauva d'un naufrage en parcourant de nombreux kilomètres à la nage. Là aussi, on pratiquait « l’art de nager ».

Les premiers thermes publics pensés pour accueillir un large public apparaissent au Ier siècle av. J.-C. Peu à peu, les thermes se répandent dans toutes les provinces de l’Empire [3]. La pratique thermale devient caractéristique de la culture romaine et même les villes romaines les plus modestes s'équipent en établissements thermaux comme la colonie de vétéran de Timgad qui ne compte que 5 à 6 000 habitants mais qui possèdent huit établissements balnéaires [4]. Les Romains se rendent aux bains ou aux thermes pour soigner leur hygiène corporelle grâce à des soins complets du corps. On y pratique des massages.

Le plaisir de nager au Moyen Âge et à la Renaissance.

La natation était plutôt considérée au Moyen Âge comme une détente que comme un sport. Différentes classes de la population avaient un lien avec l’art de nager. Après une dure journée de labeur les paysans, par exemple, se rendaient à la rivière pour se délasser. L'apprentissage de la natation faisait aussi partie de la formation du chevalier, en même temps qu'il apprenait le maniement des armes, l'équitation et le tir à l'arc. Les joutes nautiques figuraient régulièrement sur le calendrier au printemps et à l'été [5]. Des textes de cette époque relatent qu'il fallait savoir nager pour être sacré chevalier.

D’ailleurs, Charlemagne disposait d’une sorte de piscine à Aix-La-Chapelle où il venait nager pour se détendre. C’est depuis cette ville plutôt que d'une quelconque autre ville fortifiée qu’il décida de gouverner le saint empire d'Occident.

A Rome, la natation était symbole de savoir et faisait partie de l’éducation du bon gentilhomme. On l'enseignait aux citoyens dès leur enfance. Dans la Rome antique ne disait-on pas d’un homme manquant de culture qu’il « ne savait ni lire ni nager » ? C’est naturellement pendant la période de la Renaissance qu’apparaissent les premiers ouvrages consacrés entièrement à la natation. Nicolaus Wynmann explique par exemple en 1538 comment imiter les mouvements des animaux aquatiques et conjurer la peur des eaux profondes. Le traité De Arte Natandi (1587) d’Everard Digby en est un autre exemple.

Le fameux livre « Gargantua », offre aussi une place à la natation dans l’éducation : « Nageait en profonde eau, à l’endroit, à l’envers, de cote, de tout le corps, des seuls Pieds, une main en l’air, en laquelle tenant un livre, transpassoit toute la rivière de Seine sans icelui mouiller, & tirant par les dents son manteau, comme faisait Jules César. Puis d’une main entrait par grande force en bateau ; d’icelui se jetait derechef en l’eau, la tête la première, sondait le profond, creusait les rochers, plongeait es abimes & gouffres » [6].

 

Encore un livre qui associe l’apprentissage de la natation à la bonne éducation, c’est-à-dire à l’éducation des gentilshommes. Le livre du Courtisan, de Castiglione présente l’Art de nager comme une activité de plaisir, réservée aux gens du monde. « Il est convenable également de savoir nager, courir, sauter, jeter la pierre, parce qu’outre l’utilité qui peut en être tirée pour la guerre, il est nécessaire de faire ses preuves dans des exercices de ce genre, par lesquels on s’acquiert une bonne réputation » [7].

 

Certes, la discipline connut des périodes moins fastes. À l'époque de Louis XIV, par exemple, on se mouillait rarement. Ses biographes racontent que le Roi-Soleil avait une telle horreur de l’eau qu’il ne se lavait jamais plus loin que le bout de son nez. Mais sous le règne de Louis XV, changement de style ! Des établissements de bains privés voient le jour le long des quais de la Seine et attirent rapidement une clientèle de gens de qualité qui se baignent loin du regard des foules.

Le Japon fut le premier pays à réaliser une organisation nationale de la natation sportive. Un édit impérial, datant de l'an 1603 fit de la natation une partie intégrante du programme scolaire et ordonna que sa pratique soit encouragée par la création de matchs inter-écoles. Mais la natation japonaise demeura repliée sur elle-même.

XVIIIe et XIXe siècle.

En France, la natation est utilitaire et hygiénique.

Les fonctions allouées à la natation de l’époque sont diverses mais toutes utilitaires : militaire, hygiénique et thérapeutique, éducative aussi, mais du point de vue du corps. Il s’agit à cette époque de former un physique de soldat.

La nage chien, la nage grenouille, sous l’eau ou plongée, la planche et la nage sur le dos sont des techniques décrites par Le Vicomte de Courtivron [8], et qui, toutes, participent à la formation du soldat. L’apprentissage de la natation militaire est cadré, et se fait en trois étape. Premièrement par des « mouvements élémentaires », c’est-à-dire des mouvements de gymnastique. Puis par de la « natation en l’air », grâce à de nouveaux appareils. Enfin par « l’application dans l’eau » [9].

La natation scolaire prend pour modèle les pratiques militaires. On reproduit les mêmes méthodes d'enseignement. Au XIXème siècle, c’est l’apprentissage de la brasse à 4 temps dans un but plus disciplinaire que d'apprentissage. La mise à l'eau des enfants quand elle a lieu, était surtout à but hygiéniste (ablutions, toilettage…). En effet, l’hygiène corporelle reste sommaire (ex : pas de salle de bain) et d’autre part, peu de gens était capable d'enseigner la natation dans l’eau !

Les bains se déroulent en général dans des retenues d’eau de mer sur les plages (bains de mer) ou dans des espaces structurés sur les fleuves près des grandes villes. Ici les objectifs sont principalement hygiénistes pour une question de bien-être mais également pour une distinction des autres classes sociales.

La compétition oui… Mais pas encore en France.

La diffusion de la natation sportive sur le plan mondial est l’œuvre des pays anglo-saxons, et notamment de l’Angleterre qui possède déjà des piscines couvertes et chauffées à Londres. Dès 1837, les 1ère compétitions sont organisées par une société sportive : la « Nationnal Swimming Association », dirigée par Yahn Strachan. Ce n'est toutefois pas en Angleterre, mais en Australie que devait être organisé le premier championnat de la natation moderne (le 14 février 1846, aux Robinson Baths de Sydney). Le vainqueur, W Redman, nagea le 440 yards en 8 minutes 43 secondes (1 yard = 0.914m).

C'est aussi en Australie que fut créée la première course ayant un caractère international : un 100 yards, dit « championnat du monde », qui eut lieu le 9 février 1858 à Saint-Rilda, ville de la banlieue de Melbourne. Elle fut remportée par un Australien, Jo Bennett, de Sydney, qui précédait un anglais, Charles Stedman.

Le 7 janvier 1869, au German Gymnasium de Londres, se tint une conférence des clubs londoniens de natation. L'un des membres, W Ramsden, proposa la création d'une association composée des représentants des clubs londoniens de natation. Le but de cette association était notamment d'établir des règles de natation. La première fédération de clubs de natation était née.

Aux premiers Jeux Olympiques de l'ère moderne, à Athènes, en 1896, 3 épreuves de natation sont au programme : 100,500, 1200 mètres. Elles se déroulent en mer.

XXe siècle : les débuts de la natation sportive.

C’est dans la ville du Havre que fut créé le 1er club français spécialisé dans la pratique de la natation sportive (la Société des Nageurs du Havre et de l’Arrondissement). Puis suivent d’autres sociétés françaises de natation : Cercle nautique des tritons lillois, Pupilles de Neptune de Lille, La libellule de Paris, premier club parisien en 1898 [10].

Entre 1898 et 1903 la natation sportive fit son apparition par importation du modèle anglais et sous l'impulsion publicitaire et commerciale de certains journaux en organisant une forme compétitive de la natation. En 1898, le journal « Le Vélo » organise une compétition de natation sur la Seine (copie de celle organisée sur la Tamise) ayant pour but d'augmenter les ventes de journaux et de promouvoir la natation. Le périodique invita même les meilleurs nageurs anglais (SM Greasley et JF Stranding) et le français Paulus. L'épreuve consistait en un 500m auquel participèrent 73 compétiteurs dont une femme. Les Anglais arrivèrent loin devant Paulus (3ème, en brasse), car ils nageaient dans un style nouveau à l’époque : « l’over arm stroke ». En 1899, une nouvelle compétition fut organisée avec les anglais Greasley et Nuttal mais aussi les australiens Percy et Cavill ; ce dernier restant en France pour enseigner son art (« le Crawl »).

Les compétitions se multiplient ensuite en France : traversée de Paris à la nage (retranscrit par le magazine L’Auto), marathons nautiques, cross‐country nautiques, concours de plongeons, d’apnée, parcours sous l’eau.

En 1909, on comptait 250 sociétés sportives en France alors qu'il n'en existait que 3, 10 ans plus tôt. L’USFSA, fondée en 1899, est une « fédération multisports » dont le projet est de former une nouvelle jeunesse sur le modèle anglais. L’USFSA intègre la natation afin qu’elle ne sombre pas dans le professionnalisme et va ainsi créer les premiers championnats de France de natation par l'intermédiaire de sa commission de natation en 1899. 3 épreuves sont organisées sur 3 journées distinctes. Le 100 m NL en bassin (à Paris, Bain Deligny), le 500 m en eau libre (dans la Seine, à Versailles) et le 400 m en mer (à St Valéry en Caux) [11].                          

La Fédération française de natation est créée en 1920. L’institutionnalisation de la natation mondiale explose au XXe siècle. Fondée à Londres le 19 juillet 1908 à l'initiative des pays participants aux IVe Jeux olympiques, la Fédération internationale de natation (FINA) a rapidement gagné en notoriété au point de regrouper 194 fédérations nationales à ce jour.

Bibliographie.

[1] Thévenot Melchisédech, L'art de nager, avec des essais pour se baigner utilement. Librairie Lamy, Paris, 1781.

[2] Jean Granat, Jean-Louis Heim. Le sport aux temps préhistoriques, mythe ou réalité ? Biom. Hum. et Anthropol., 2002, 20, (1-2), 139-149. Granat J., Le sport aux temps préhistoriques, mythe ou réalité ?

[3] Alain Bouet, « Thermes et pratique balnéaire en Gaule romaine », Les dossiers d'Archéologie, no 323,‎ septembre/octobre 2007.

[4] Fikret K. Yegül, « Roman Imperial Baths and Thermae », dans Roger B. Ulrich et Caroline K. Quenemoen (dir.), A Companion to Roman Architecture, Blackwell Publishing, coll. « Blackwell companions to the Ancient World », 2014, p. 299-323.

[5] Catherine Gouédo-Thomas, « Natations et joutes nautiques à travers l'iconographie des manuscrits à peintures (XIIIe-XVIe)» et de leurs conséquences à la fin du XIVe siècle», dans Jeux, sports et divertissements au Moyen âge et à l'âge classique, Chambéry, éditions du CTHS, 1993.

[6] Rabelais, Gargantua, 1534, chap. XXIII.

[7] Castiglione, Le Livre du Courtisan, 1528/1585, chap. XXII.

[8] Le Vicomte de Courtivron, Traité complet de natation, application a l’art de la guerre, 1824.

[9] Colonel Amoros, Manuel de gymnastique, 1834, ch. XXXI.

[10] Blache, « Traité pratique de natation et de sauvetage », 1907.

[11] Alix, Natation : Championnats de France, histoire d’une naissance. Revue EPS N°284, 2000.

[12] Homère, Odyssée, IX, 195-196.